La maçonnerie de Saint-Roch

Publié le 20 janvier 2018

Dans sa notice historique rédigée en 1942, le chanoine Pérennès indique que la chapelle Saint Roch a été construite en 1649. Pour étayer cette affirmation, il se réfère au versement cette année-là de « 30 livres à Jean Férelloc et Paul Cadiou, et 52 livres à Guillou Pellé, charpentier » pour la construction de la chapelle. Ce sont là des indices intéressants mais insuffisants pour dater cette belle chapelle dont l’histoire n’est peut-être pas si simple....

L’observation attentive de l’édifice nous apporte de nombreux éléments complémentaires qui pourront contribuer à mieux en comprendre l’histoire. Pour ce faire, passons en revue, à partir de l’extérieur, les différentes parties de la chapelle.

Le mur nord.
Ce mur, bien d’aplomb, laisse apparaître une évidence : il se compose de deux parties construites suivant des techniques différentes et certainement à des époques différentes.
Sur une longueur d’environ 8 mètres en partant du pignon opposé au clocher, et sur une hauteur des deux tiers du mur, la construction est très soignée : les pierres sont parfaitement montées sans qu’il s’agisse de pierres de taille. Il s’agit précisément de moellon calibré, c’est à dire de pierres dont les arêtes opposées sont parfaitement parallèles. La pose elle-même valorise ce travail car chaque rangée est composée de pierres de hauteur strictement identique, méthode qui nécessite un choix et un tri rigoureux dans le travail.
Une telle qualité de montage fait qu’il n’y a aucun espace entre les arêtes des pierres. Les maçons n’ont donc pas eu besoin de recourir à des clouets (petites pierres de calage). La conséquence de ce type de montage est qu’il n’y a pas de nécessité d’effectuer un jointoiement de finition.
Les murs de nombre de manoirs, chapelles, pigeonniers, sont montés de cette manière, reflétant à la fois le souci de qualité des constructeurs et bien souvent une grande ancienneté. Si l’on se réfère à l’ouvrage de Jean-Louis Boistel « La lecture du mur, analyse archéologique des murs de moellon », ce type de montage était très répandu au XIVème siècle. Bien entendu, trois siècles plus tard, ce mode de construction de grande qualité avait toujours cours pour certains édifices. La date de 1649 est donc tout à fait plausible pour la chapelle Saint Roch.

Passons maintenant à la partie restante de ce mur nord. Sur environ 5 mètres jusqu’au pignon du clocher, cette partie montre une nette différence de qualité de travail au point qu’on pourrait penser à une reconstruction hâtive après effondrement. Mais une autre explication paraît plus probable.
La construction est faite ici de tout-venant, c’est à dire de simple moellon non calibré ne permettant pas de construire en rangées parallèles. Nous observons cette fois la présence de clouets pour combler les espaces entre pierres.
Pour ce type de montage, la finition du mur requiert un jointoiement au mortier de chaux. Mais, en l’absence de gouttières, ce jointoiement ne tient qu’un temps limité en bas de mur, ce qui a pour conséquence la disparition des clouets suivie de l’entrée des rongeurs dont les galeries vident les murs de leur mortier de terre et les fragilise.

Un mot sur la fenêtre ogivale de ce mur nord.
Cette fenêtre, construite dans la partie bien bâtie du mur, semble y avoir été intégrée ultérieurement car les moellons situés de part et d’autre ne sont pas convenablement posés.
Un peu plus bas et à gauche de l’appui de cette fenêtre, on distingue 4 pierres positionnées les unes sur les autres sans aucun recouvrement et alignées verticalement. L’évidence s’impose : ces pierres prenaient appui sur une grande pierre de taille (dont l’arête était verticale) aujourd’hui disparue . Cette pierre de taille avait une raison d’être avant l’insertion de la fenêtre ogivale actuelle (peut-être un « œil de boeuf » ?).

Le pignon Est (opposé au clocher).
En nous plaçant face à ce pignon, nous retrouvons à l’angle, côté droit, le mur nord que nous venons d’observer précédemment.
Il apparaît immédiatement que ce pignon est lui aussi composé de deux appareillages de moellon très différents, obéissant aux principes observés sur le mur nord :
- du niveau du sol jusqu’à l’appui de la fenêtre ogivale et sur une largeur d’environ 5 mètres en partant de l’angle du côté droit, la construction est en moellon calibré, parfaitement monté ;
- à gauche de cette portion de mur, la construction est faite de moellon monté de façon sommaire.

On note par ailleurs que les cinq premières pierres d’angle de ce côté droit sont taillées dans du « l’ Aber » à gros grain tandis que les pierres d’angles situées au-dessus montrent un grain différent ainsi qu’un travail de taille différent (l’appellation « l’Aber » utilisée par les tailleurs de pierre correspond au granit extrait de l’Aber Ildut à Melon). Ces différences de types de granit permettent de supposer que ce pignon et aussi le mur nord qui lui fait angle ont été surélevés.

Considérant que ce pignon a de plus été élargi vers sa gauche, on peut douter que la fenêtre ogivale soit dans la position qu’elle a pu occuper initialement, si du moins elle existait avant cet élargissement (il n’est pas impossible que le grand « oeil de boeuf » actuellement monté dans le pignon-clocher ait été à l’origine positionné dans le pignon Est).

 

Le mur sud.
Indépendamment de son effondrement en cours que tout le monde peut constater, le plus intéressant est d’observer qu’il est bâti d’un seul tenant contrairement à son correspondant du côté nord. La deuxième évidence est qu’il est fait de moellon tout-venant, sans pierres calibrées et monté sans soin particulier à l’identique des parties rallongées et surélevées du mur nord et du pignon Est.

Nous sommes désormais en mesure de comprendre que la chapelle Saint Roch, telle qu’elle se présente aujourd’hui à nos yeux, est la résultante de l’agrandissement vers le sud et l’ouest et du rehaussement de la chapelle d’origine érigée en 1649, dont les reconstructeurs ont conservé le pignon Est,côté choeur et le mur nord d’origine en les intégrant à la construction nouvelle.

Du fait que ce mur sud est monté d’un seul tenant et qu’aucune anomalie n’apparaît dans le montage des pierres se trouvant en continuité de la fenêtre ogivale, on peut affirmer que cette fenêtre a été directement intégrée à la construction et non ultérieurement.
Pour les mêmes raisons, on peut affirmer qu’il en est de même de l’entourage de la porte.
Par contre, on peut s’interroger sur l’époque de taille de cet entourage de porte. Il pourrait s’agir du réemploi d’un entourage de porte de la chapelle d’origine.

Le clocher-mur.
Forts de la compréhension que nous avons désormais de la reconstruction/extension de la chapelle Saint Roch, c’est tout naturellement que nous constatons que le clocher-mur situé du côté ouest, élevé lors de cette opération d’extension, est construit en simple moellon non calibré.
De plus, entre le portail du clocher, de style très ancien et le clocher d’esprit XIXème siècle, la différence apparaît immédiatement même pour l’observateur non averti. Cette différence confirme que ce pignon-clocher date bien de l’opération d’extension de la chapelle d’origine, tandis que le portail, par sa facture qui le rattacherait au XIVème ou XVème siècle, pourrait provenir d’un autre édifice plus ancien que la chapelle d’origine.
En tout cas, le choix fait lors de cette extension d’intégrer ce portail ancien au pignon du clocher est un magnifique cadeau.

Bien sûr, ce pignon-clocher est à la fois gracile et fragile.
Gracile car les reconstructeurs ont fait preuve d’une certaine audace en adoptant un pareil angle de toiture, qui rend d’ailleurs cette chapelle si visible et si belle de la route départementale.
Et fragile car les chevronnières (chaînage de pierres de taille couronnant le pignon), bien petites, sont disjointes et n’attendent qu’une bonne tempête pour tomber et détériorer le mur. Or, ce dernier, très élancé, doit supporter le poids du clocher et la poussée du vent alors que la porte ogivale et « l’oeil de boeuf » en réduisent la masse et peuvent modifier la poussée verticale en la reportant vers les murs latéraux.

Risque d’effondrement du mur sud – Hypothèses.
Deux causes peuvent s’additionner et expliquer l’état de ce mur.

La première est de provenance extérieure. Dans notre région les longues journées de pluie et d’humidité arrivent par les vents de sud. Les murs orientés au sud sont donc très exposés. Comme les liants des murs en pierre sont constitués de terre, l’effet à long terme de la pluie peut être fatal, d’autant plus que l’absence de gouttières accentue ce phénomène au niveau des bas de murs où l’eau stagne.

La seconde cause tient à la mauvaise conception de la toiture.
L’ossature d’une charpente classique est constituée par des fermes. Chaque ferme se compose de deux montants reliés entre eux au sommet (les arbalétriers) et reliés l’un à l’autre en partie basse par une troisième pièce appelée entrait. Cette pièce est très importante pour empêcher que le poids de la toiture, via les arbalétriers, ne vienne exercer sur le sommet des murs une poussée tendant à les écarter.
Pour des murs très solides cela n’a pas forcément de conséquences. Tel n’est pas le cas de la chapelle Saint Roch dont le mur sud n’a pas été conçu pour supporter une telle poussée. Or la charpente de la chapelle est absolument dépourvue d’entraits. Les conséquences sur ce mur étaient donc inévitables.

Si ces hypothèses sont confirmées, l’opération de restauration du gros œuvre de la chapelle Saint Roch devra porter à la fois sur le mur sud et sur la charpente dans sa totalité.
La nécessité de prévoir la pose d’entraits peut être une opportunité pour agrémenter cette partie visible de la structure de la charpente par des sculptures à la mode du temps de la construction d’origine.

Si l’on considère à la fois son angle très aigu, le faible échantillonnage et l’essence des bois de charpente (principalement du résineux), la conception de cette charpente tend à conforter l’idée que la reconstruction/extension de la chapelle Saint Roch n’est pas antérieure aux années 1850.
Pour ce qui est de l’angle de toiture, qui paraît un peu forcé, cela entrait volontiers dans l’esprit du temps : le XIXème siècle breton a été un siècle où l’on aimait réaffirmer la place de l’Eglise.

Pour ce qui est des bois de charpente, il est bien connu qu’avant le mouvement d’importation des bois du nord au cours du XIXème siècle, c’est le chêne qui était l’essence la plus utilisée pour la construction des charpentes.

Conclusion.

Au terme de ce tour de chapelle, il apparaît donc comme très probable que la chapelle Saint Roch que nous connaissons soit un édifice du XIXème siècle construit en extension de la chapelle d’origine de 1649.
Bien entendu, n’étant ni historien ni architecte, ce court compte rendu d’observation n’a pas d’autre objet qu’une contribution bénévole à la réflexion préalable au lancement du chantier de restauration de cette très belle chapelle.

Monsieur Dominique Croguennoc
Membre de « Tiez Breiz »

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Visite de l’architecte des bâtiments de France

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